mercredi 29 octobre 2025

Les Eaux de Willow Creek

Willow Creek n’était pas une ville qu’on remarquait sur la carte. Juste une poignée de maisons en bois serrées autour d’une vieille église, un pont de fer qui grinçait au vent, et cette rivière — la rivière Vologne de l’Amérique, disaient certains en plaisantant un ruban sombre qui serpentait entre les collines et avalait la lumière à la tombée du soir.

En octobre 1969, les arbres avaient pris la couleur du feu. Les feuilles jonchaient les routes comme un tapis de rouille, et l’air portait cette odeur de pluie, de bois humide et de quelque chose d’autre… d’indéfinissable.

Ce jour-là, la brume s’était levée plus tôt que d’habitude, un voile épais, laiteux, qui s’accrochait aux branches et au dos des vaches dans les champs. On ne distinguait plus le clocher, ni les collines au loin.
C’est dans ce brouillard que le petit Eli Turner, six ans, disparut.

Il jouait derrière la maison, près du pommier. Sa mère, Martha, l’avait vu pour la dernière fois vers quatre heures, son ciré jaune sur le dos et ses bottes pleines de boue. Il chantait quelque chose en courant, un air sans paroles, un simple murmure d’enfant.

À cinq heures, la brume avait tout avalé.

John Turner, son père, revint du dépôt ferroviaire un peu avant la nuit. C’était un homme massif, taillé dans le granit, les yeux gris et le visage marqué par la guerre. Il avait servi dans les collines de Corée, et on disait qu’il n’avait jamais parlé de ce qu’il y avait vu là-bas.

Quand Martha lui dit qu’Eli ne rentrait pas, il resta un long moment immobile sur le seuil, le regard fixé vers la rivière qu’on devinait au loin, derrière les peupliers. Puis il posa sa casquette, prit la lampe à pétrole et descendit dans le brouillard.

Les recherches durèrent toute la nuit.

Les voisins, les shérifs, même le pasteur étaient venus. Ils appelaient le nom de l’enfant à travers la brume, leurs voix étouffées par le courant. Des faisceaux de lampe balayaient les rives, les herbes hautes, les souches. On entendait seulement le clapotis de l’eau et, parfois, un bruit plus lourd, comme un remous qu’on ne s’expliquait pas.

Le shérif proposa d’attendre le matin. “Le courant est traître la nuit,” dit-il. “Si le gamin est tombé, il n’a pas pu aller bien loin.”

Mais John ne voulait rien savoir. Il resta là, les bottes dans la boue, à scruter le fleuve noir jusqu’à l’aube

Le lendemain, ils retrouvèrent le ciré jaune d’Eli accroché à une branche, à deux cents mètres en aval.

Et deux jours plus tard, c’est un pêcheur du coin qui vit le corps.

Il flottait à la surface, les bras écartés, la tête légèrement penchée sur le côté, comme s’il écoutait quelque chose sous l’eau.

Le shérif Mitchell, un vieil homme au regard éteint, dit plus tard qu’il n’avait jamais rien vu de tel. Le visage du petit semblait intact, presque paisible, mais ses yeux… ses yeux étaient ouverts.

Et ses lèvres, tordues dans une expression qui n’appartenait pas à un enfant.

Ils le sortirent de l’eau doucement, en silence.
John ne parla pas. Il resta figé sur la berge, les poings serrés, pendant que Martha s’effondrait. Puis, lentement, il leva la tête vers la rivière.
Le courant paraissait immobile. Pas une ride sur la surface.
Mais au centre du fleuve, juste un instant, on aurait juré voir une silhouette se mouvoir sous l’eau — comme un corps qui descend, ou une ombre qui s’enfuit.

Le soir des funérailles, le vent se leva.
La pluie tomba sans discontinuer, fouettant les vitres et le toit de tôle. Martha pleurait dans sa chambre, le regard perdu dans le vide.
John, lui, s’était enfermé dans le salon. Devant lui, sur la table, le petit ciré jaune, encore humide.
Il fixait la toile comme si elle pouvait lui répondre. Puis il entendit quelque chose.
Un bruit presque imperceptible, un goutte-à-goutte.
Lent. Régulier.
L’eau qui tombe du plafond, pensa-t-il.
Mais quand il leva les yeux, le plafond était sec. Le bruit venait de la porte d’entrée.

Il s’approcha.
Sous la porte, une mince flaque se formait.
Il posa la main sur le loquet, hésita, puis ouvrit.
Dehors, personne.
Seulement la pluie.
Et pourtant, au milieu du perron, une empreinte de petite taille — humide, bien nette — qu’aucune chaussure d’adulte n’aurait pu laisser.

La nuit suivante, il fit un rêve.
Il marchait au bord de la rivière, le ciel noir au-dessus de lui. La brume semblait vivante, mouvante, et des voix l’appelaient, indistinctes, lointaines.
Et au milieu du courant, il vit une silhouette d’enfant.
Eli.
Son fils.
Le petit flottait, les yeux ouverts, et murmurait quelque chose que John ne pouvait pas entendre. Puis il tendit la main.


 
Une main pâle, ruisselante, qui sortait lentement de l’eau. John voulut reculer, mais la main s’allongea, s’étira, se tordit jusqu’à effleurer sa joue glacée. Alors il se réveilla. Trempé de sueur, les draps humides, l’odeur de vase dans la chambre.

Le matin, Martha lui dit qu’elle avait entendu des pas dans le couloir pendant la nuit.
“Tu rêves, ma chérie,” répondit-il d’une voix éteinte.
Mais quand il alla à la cuisine, il vit les traces sur le sol :
Des petites empreintes mouillées, qui partaient de la porte d’entrée… et s’arrêtaient juste devant la chaise où Eli s’asseyait pour le petit-déjeuner.

La rumeur commença à courir dans le village.
Certains disaient que le fleuve était maudit depuis la construction du pont, d’autres parlaient d’un ancien puits de mine inondé sous le courant.
Le pasteur, lui, affirma que “l’eau garde la mémoire des âmes qui s’y sont noyées”.
Mais John ne croyait plus à rien.
Seulement à ce qu’il voyait.
Et ce qu’il voyait, c’était l’eau. Toujours là, toujours en mouvement.
Et chaque fois qu’il s’en approchait, il avait cette impression — fugace mais certaine — que quelque chose, dans la rivière, l’observait en retour.

Quand les premières feuilles tombèrent, les nuits devinrent plus longues.
Et dans la maison Turner, l’air se fit plus lourd, plus froid.
Le tic-tac de l’horloge semblait battre plus lentement. Les murs suintaient parfois au réveil.
Et une nuit, alors que Martha s’était endormie, John se leva. Il prit sa lampe, son manteau, et sortit sans un mot.
Il suivit le sentier jusqu’à la rivière. Le vent s’était arrêté, tout était figé, comme suspendu.
L’eau paraissait noire, épaisse, presque vivante.
Il se pencha, la lampe au-dessus du courant, et murmura :
— Eli ?
L’eau resta muette.
Puis une bulle éclata à la surface. Une, puis deux.
Et dans le reflet tremblant, il crut voir le visage de son fils.

Il tomba à genoux.
Un cri lui échappa.
Mais personne, dans tout Willow Creek, ne l’entendit.

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